Climat : la démocratie à l’épreuve de l’environnement

La crise climatique et environnementale est-elle soluble dans la démocratie de marché ? La révolte des « gilets jaunes » et l’abandon des taxes sur les carburants posent, à nouveau, cette inconfortable question. Dans un régime démocratique où l’essentiel de l’offre politique fait de la croissance économique l’objectif ultime du bon gouvernement, l’endiguement des émissions de gaz à effet de serre est-il seulement possible ? 

Le défi démocratique que pose la question environnementale est en réalité à plusieurs niveaux. Le premier est fondamental : c’est celui du diagnostic qu’il existe, bel et bien, un problème à régler. Car le changement climatique ne peut s’éprouver individuellement. Il ne peut s’apprécier qu’au niveau mondial, sur le temps long, et fait peser des risques plus systémiques qu’individuels. Il échappe donc à notre perception : seule la production de connaissances scientifiques permet de l’objectiver. La science devient ainsi, selon l’expression du philosophe Dominique Bourg, une sorte de « prothèse », seule capable de nous faire éprouver la réalité d’un problème inaccessible à nos sens. Elle est un intermédiaire nécessaire sans lequel aucun choix démocratique éclairé n’est possible.

Tous climatosceptiques ?

Mais cet intermédiaire dilue notre perception des risques réels. Le résultat est une forme d’incrédulité, une tendance à relativiser ces risques, voire à en nier l’existence – une tendance proportionnelle à leur magnitude même. Le philosophe australien Clive Hamilton le dit dans Requiem pour l’espèce humaine (Presses de Sciences Po, 2013) : l’énormité du péril climatique et son caractère insaisissable font de nous tous des ­climatosceptiques, en constant décalage entre la connaissance du problème et l’insouciance avec laquelle nous poursuivons collectivement nos activités ­quotidiennes. Sans véritable ­conscience des enjeux, le choix démocratique éclairé est-il seulement possible ?

Ce climatoscepticisme est accentué par la courte vue de nos désirs individuels. « Les problèmes engendrés par le changement climatique et la pollution exigent de déployer des mesures extrêmement coûteuses à court terme, mais dont les effets ne se mesureront pas avant des décennies, confiait au Monde le physicien Dennis Meadows, coauteur du rapport du Club de Rome, en 1972. Aucun homme politique ou parti ne ­remportera une élection avec un tel programme. C’est la limite de la démocratie, qui a échoué à traiter le problème ­environnemental – même si elle reste le meilleur régime que nous connaissions. »

Or, pour demeurer sous le seuil de 1,5 °C de réchauffement, la transition à accomplir est aujourd’hui hors ­d’atteinte sans des mesures radicales de planification de l’économie mondiale, donc des restrictions massives au droit d’entreprendre et de consommer. Longtemps taboue, l’idée d’une nécessité de la contrainte, de la prise de décisions impopulaires commence à faire son ­chemin – on la retrouve dans le discours de l’astrophysicien Aurélien Barrau, initiateur de l’« appel des 200 », publié par Le Monde le 3 septembre.

De plus, comme le fait ­remarquer Jean-Marc ­Jancovici, le président du Shift Project – un think tank dévolu à la décarbonation de l’éco­nomie –, les bouleversements qu’im­posera le réchauffement aux sociétés, notamment en termes de migrations, vont favoriser l’arrivée au pouvoir de mouvements politiques peu enclins à défendre les valeurs démocratiques.

L’alternative est sombre : renoncer à la forme actuelle de la démocratie pour endiguer le réchauffement, ou attendre que ­celui-ci ait raison de la démocratie ?

 

Stéphane Foucart, Le Monde

 

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